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« L'ONU est bien loin d’être obsolète »

Aktualisiert: vor 6 Tagen

Entretien avec Mirko Manzoni, envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU pour le Mozambique.

Comment êtes-vous arrivé dans le monde diplomatique ?

À la base, je n’avais pas prévu de faire carrière dans la diplomatie. J’ai fait un master en économie puis un diplôme d’architecture à l’EPFL. Après je suis parti au Comité international de la Croix-Rouge (CICR). J’étais naïf à l’époque et je ne connaissais pas vraiment le travail de l’organisation. Mais tout est allé très vite et quelques mois plus tard je me suis retrouvé en Iraq. C’est ainsi que ma carrière internationale a commencé. Je conseille toujours aux jeunes intéressés par une carrière diplomatique de commencer par une organisation comme le CICR, ce qui est une très bonne carte de visite pour le concours diplomatique. Là, tu mets les pieds en plein dans la géopolitique en voyant les conséquences pratiques de la politique internationale. Après l’Irak, je suis parti au Congo toujours avec le CICR. Puis, un jour, j’ai reçu un coup de téléphone du DFAE qui me proposait un poste comme chef adjoint du bureau de coopération de la Direction du développement et de la coopération (DDC) au Kosovo. Un mois plus tard, je partais à Pristina. Ensuite, j’ai continué mon parcours à l’UE, au Mali et au Mozambique, où j’ai été nommé ambassadeur en 2014.


Pouvez-vous nous citer une expérience particulièrement intense ?

Au Mali, j’ai été nommé directeur du bureau de la DDC. Je m’attendais un séjour tranquille, presque touristique. Mais au moment où je suis arrivé, il y a eu un coup d’Etat engendrant un chaos total. C’était en février 2012 et le début de la descente aux enfers du Mali. Dix jours après mon arrivée, j’ai reçu un appel du Ministre des Affaires Étrangères. Il m’a déclaré qu’il avait sur sa table une lettre me déclarant persona non grata sur le territoire. Venant tout juste d’arriver, je n’avais aucune idée de ce que j’avais bien pu faire pour me retrouver dans une telle situation. Puis, j’ai appris que notre bureau avait organisé des rencontres non-officielles avec les Touaregs en Mauritanie. Compte tenu de l’insurrection des Touaregs dans le nord du Mali, le Ministre nous accusait de soutenir indirectement les Touaregs. Quand il a appris que je venais tout juste d’arriver de Suisse, il s’est abstenu d’envoyer la lettre aux autorités suisses. Ça a été un soulagement.

« Je conseille toujours aux jeunes intéressés par une carrière diplomatique de commencer par une organisation comme le CICR, ce qui est une très bonne carte de visite pour le concours diplomatique. »

Le 8 juillet 2019 vous avez été nominé comme envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies pour le Mozambique, quelle est la mission d’un envoyé personnel ?

Le travail d’envoyé spécial est divers et varié. Mon mandat comprend la mise en œuvre de l’accord de paix et de faciliter le dialogue entre les différents groupes sociaux (en lien avec le désarmement des bases militaires par exemple). J’écoute ce que dit l’un et je transmets le message à l’autre, en filtrant pour faciliter un dialogue constructif. De plus, je les conseille dans leur communication avec la communauté internationale. Et il faut toujours négocier, car le désarmement des soldats nécessite le soutien de tout l’appareil étatique. C’est un travail très intéressant et enrichissant, mais aussi fatigant car comme envoyé personnel, tu n’as pas d’horaires. Finalement, je représente le Secrétaire général et tous les pays membres de l’ONU. C’est donc une grande responsabilité.


Dans quelle mesure le travail pour l’ONU se différencie-t-il du travail pour le DFAE ?

La grande différence est le fait qu’en étant ambassadeur tu représentes un seul pays, alors qu’un employé de l’ONU représente toute la communauté internationale. Il y a des aspects positifs et négatifs à cela. D’un côté, tu as beaucoup plus de poids mais tu es aussi beaucoup plus exposé. Les pays suivent de près ce que tu fais et ne sont pas avares avec les critiques. Quand un envoyé personnel fait une conférence de presse, cela finit dans les journaux de 190 pays. On est souvent exposé à la critique et il faut savoir gérer ses émotions.

« Mon mandat comprend la mise en œuvre de l’accord de paix et de faciliter le dialogue entre les différents groupes sociaux. J’écoute ce que dit l’un et je transmets le message à l’autre, en filtrant pour faciliter un dialogue constructif. »

L’ONU fait l’objet de nombreuses critiques. N’est-elle pas devenue obsolète ?

L’ONU est bien loin d’être obsolète même si on ne fait que la critiquer. Pour preuve, dès qu’il y a un problème d’envergure globale, on fait presque toujours appel à l’ONU. Donc il faudrait plutôt investir dans l’ONU pour qu’elle puisse fonctionner d’une manière plus efficace, au lieu de lui tirer dessus et de l’affaiblir.


Quel rôle pour la Suisse au Conseil de sécurité ?

Une candidature suisse au Conseil de sécurité fait seulement du sens, si on a le courage d’être critique. Si on y va seulement pour le prestige et pour pouvoir dire qu’on a été membre, il serait mieux qu’on reste à Berne.


Quelles sont les caractéristiques d’un.e bon.ne diplomate ?

Premièrement, il faut croire en ce que tu fais et le faire jusqu’au bout. Même si parfois c’est dur. Puis, il faut avoir le courage de défendre tes principes et les intérêts de ton pays à l’externe face aux autres pays, mais aussi à l’interne devant ta hiérarchie. Il faut également être humble dans toutes les situations, même si tu as du succès. Aucun titre ne te donne le droit d’être respecté et encore moins d’être arrogant. Finalement, il faut être un exemple pour ceux que tu gères. Si tu donnes l’exemple, ton équipe te suivra, même dans les décisions difficiles qu’ils ne partagent pas.

« Une candidature suisse au conseil de sécurité fait seulement du sens, si on a le courage d’être critique. »

Comment avez-vous pu contribuer à pacifier le Mozambique ?

Il faut savoir qu’à la suite de l’indépendance du Mozambique en 1975, le pays a connu une guerre civile qui n’a jamais été résolue durablement. Au début de mon mandat, on m’avait fait comprendre que la Suisse n’avait pas d’ambition à médier ce conflit, car il manquait un point d’entrée. Cependant, j’ai très rapidement découvert que l’intégralité de l’élite politique du pays, du côté du gouvernement ainsi que du côté de l’opposition, avait été formée dans des écoles fondées par des missionnaires protestants suisses. On était donc prédestiné à de facto médier entre les parties. Quand en 2016 on m’avait demandé de le faire, je n’ai pas hésité à accepter. C’était une expérience unique pour moi-même et pour la Suisse ! Ces types de médiation nécessitent normalement toute une machinerie qui est mise en place par les Nations Unies, mais cette fois c’était une affaire bilatérale. On a négocié pendant trois ans au plus haut niveau, entre le président Nyusi et le leader de l’opposition Dhlakama avec un dispositif très limité et une grande confidentialité. Personne ne parlait de nous, on pouvait discuter calmement sans implication de la presse et donc sans pression. Et ce n’était pas une négociation en costard-cravate à Genève : le leader de l’opposition était littéralement dans la brousse et au début il ne voulait pas sortir car il n’y avait pas de confiance mutuelle. Pour aller le voir, on devait prendre des motos puis marcher pendant des heures. C’est ce qu’on appelle de la « Shuttle Diplomacy ». Puis, après un moment, Nyusi et Dhlakama ont commencé à communiquer directement par téléphone. Et finalement, on a convaincu le président Nyusi de rendre visite à Dhlakama dans la brousse. C’était historique : un président d’un pays qui rencontre le leader de l’opposition dans la brousse ! C’était un jalon du processus et la chose la plus importante que le Nyusi a faite dans la construction de la paix en Mozambique. Il a ainsi montré à tout le monde son humilité et sa volonté absolue d’obtenir cette paix.


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